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Invitation à la promenade "Boulevard des Capucines", sur les traces de Baudelaire et de Manet...


Autres essais sur la modernité poétique

J'aime les nuages : Charles Baudelaire et la modernité. Un extrait de "La poésie comme l'amour".

Rimbaud lu par Pierre Michon...: à propos de l'ouvrage de Pierre Michon,Rimbaud le fils, publié aux éditions Gallimard en 1991.

Jules Supervielle, le réconciliateur : article sur les Oeuvres complètes de Supervielle dans La Pléiade.

"Cahiers"et"Alphabet"de Paul Valéry: article sur Valéry paru dans La Quinzaine littéraire

Le "Testament" de Rainer Maria Rilke


Côté prose...

Deux hymnes de Le Clézio à la liberté vraie : lecture de L'Inconnu sur la terre et de Mondo et autres histoires, publiés aux éditions Gallimard en 1978.

Michel Tournier des limbes du Pacifique à la vie sauvage : éléments de comparaison entre les deux "Vendredi" de Michel Tournier

Julien Gracq ou le sentiment de la merveille : texte paru dans le volume collectif Qui vive ? en 1989, aux éditions José Corti.

Les ailes de Mercure : texte sur les éditions du Mercure de France

La perte de l'Amérique, archéologie d'un amour : roman de Marc Chénetier paru aux éditions Belin, présenté par Angélique de Longueval.


 

    Dans les rues de la ville ...

    Réflexions sur le sort moderne de la poésie urbaine

    par Jean-Michel Maulpoix

    Essai extrait du volume "Le poète perplexe", éd. José Corti, 2002.


    Dans les plis sinueux des vieilles capitales,
    Où tout, même l’horreur, tourne aux enchantements,
    Je guette, obéissant à mes humeurs fatales,
    Des êtres singuliers, décrépits et charmants
    Charles Baudelaire « Les petites vieilles ».

    Dans une rue au coeur d’une ville de rêve,
    Ce sera comme quand on a déjà vécu:
    Un instant à la fois très vague et très aigu...
    O ce soleil parmi la brume qui se lève!
    Paul Verlaine, « Kaléidoscope »

    Dans une ville noire entraînée par le temps
    (toute maison d’avance au fil des jours s’écroule)
    je rentrais je sortais avec toutes mes ombres.
    Jean Tardieu, « Les jours ».

    Dans les rues de la ville, il y a mon amour. Peu importe où il va dans le temps divisé. Il n’est plus mon amour, chacun peut lui parler. Il ne se souvient plus ; qui au juste l’aima ?
    René Char « Allégeance ».


    Je pourrais continuer ainsi à réciter ou à inventer des vers qui tous commenceraient par : Dans les rues de la ville... C’est un refrain, une antienne, une scie déjà par où la poésie moderne se plaît à afficher sa sulfureuse, ambigüe et coupable liaison — au sens propre contre nature — avec le corps et l’imaginaire urbains...

    Dans les rues de la ville : c’est bien là, en effet, qu’il rôde, qu’il va, qu’il court, qu’il cherche, celui que Baudelaire appelle « le peintre de la vie moderne », lancé dans le « grand désert d’hommes » à la poursuite de « ce quelque chose qu’on nous permettra d’appeler la modernité ».

     

    Le boulevard des Capucines peint par Monet

     

    Il semble donc qu’avec ce très simple incipit aux allures de rengaine « Dans les rues de la ville... », l’espace de la modernité s’ouvre en grand. La rue est la modernité même, puisque le fugace sans cesse y recroise l’histoire. La rue est l’espace de lisibilité ou de perciptibilité (il faudrait dire « percibilité » en inventant un néologisme qui dirait ensemble la percée et la perception) maximale de la modernité. Hétérogène, mobile, aléatoire, cinétique et cinématique... comme on voudra.

    Mais la magistrale proposition de Baudelaire si souvent répétée a viré au stéréotype. Elle est devenue truisme. Usée à présent comme une vieille pièce de monnaie... La ville est moderne : nous avons compris!
    Et puisque « la forme d’une ville / Change plus vite hélas que le coeur d’un mortel » (pour rester dans les citations convenues), que reste-t-il aujourd’hui, pour nous autres, contemporains vivant au temps des mégapoles, des villes nouvelles et des cités-dortoirs, oui que reste-t-il des « plis sinueux des vieilles capitales » dont Mallarmé naguère saluait l’éclairage au gaz, « dispensateur moderne de l’extase ». Quelle poésie urbaine encore et moderne toujours qui ne recycle pas d’anciens clichés ?
    L’espace de Baudelaire n’est plus le nôtre. Ou peut-être — protégés autant qu’illusionnés par nos lectures — l’avons-nous quitté sans vraiment nous en rendre compte. Cela, la poésie, qui a toujours un peu d’avance, le sait et le vérifie aujourd’hui.
    C’est ce que je voudrais rapidement montrer ici.
    En quittant la flânerie que suppose la pluralité des rues (« Dans les rues de la ville » : ce pluriel en soi était une promesse...) pour quelque chose comme la rue toute seule, la rue unique, roue ou ruée, infinie glissade de la fin du siècle




    Mais revenons quelques instants à Baudelaire.
    Si nombreux que soient sous sa plume les balcons, les fenêtres et autres formes de la verticalité, si tracassé qu’il soit par l’Idéal et si désireux d’élévation, il n’en reste pas moins celui qui a inauguré, par ses errances parisiennes, en même temps que l’horizontalité du face à face avec les semblables, quantité de trajectoires labyrintiques dans le commun des mortels. Car telle est bien d’abord la rue : un itinéraire horizontal parmi de pierreuses masses verticales. Les rues, c’est une multitude de tracés et de trajets. De sorte que l’expression « dans les rues de la ville » a quelque chose de redondant ou de pléonastique : « la ville est le corrélat de la route. Elle n’existe qu’en fonction d’une circulation et de circuits ». La ville est un système de rues, une polarisation localisée de flux.
    Là où naguère les pré-romantiques traversaient les Alpes à pied et s’exaltaient devant les cimes, le rôdeur parisien se met en chasse dans un espace qui en quelque sorte le rabat au sol, les ailes collées à la poussière comme le cygne. Le sens ne lui est plus donné — par la Nature ou par les Dieux — il ne peut être que poursuivi, interrogé, entraperçu puis perdu au hasard des circonstances.

    La ville est un un englobant autrement aléatoire que la Nature. De même que la modernité est autrement aléatoire que tout classicisme. Ce temps paradoxal des contradictions irrésolues ne suppose pas de stabilisation de la pensée et des formes, mais un parti tiré de la tension, voire de la discorde ou de la discordance. Peut-être ce chef-d’oeuvre de l’art classique qu’est la Vénus de Milo est-il passionnément moderne parce qu’il lui manque des bras!
    En modernité comme en ville, le rôdeur est en proie à soi. En proie à l’humain désir, à l’humaine faiblesse, à l’humaine condition dont rien ne le protège. Aussi la grande ville, souvent taxée d’inhumanité, est-elle le lieu humain par excellence : je veux dire cet espace que l’histoire des hommes a construit et dans lequel se joue leur présent, se cherche leur présence. La pétrification d’une géographie et d’une histoire, conjuguée à la mobilité des modes, des trajets, de ce qui s’appelle « l’air du temps ».
    Accumulation de biens, de personnes, de bruits et de signes la ville est un accumulateur d’énergies : un discordant concentré de langages. L’humain s’y livre avant tout spectaculairement. Elle produit constamment du langage par mélange et par recoupement d’éléments hétérogènes. Les machines à coudre sans cesse y croisent les parapluies.
    Ce milieu instable qu’est la rue est favorable à toutes les métamorphoses, tous les rapprochements, toutes les rencontres, ces circonstances qui font la relation, pour répéter le mot de Prigogine qu’aime à citer Michel Deguy.
    La cité moderne est par excellence le lieu des équivalences, des convertibilités et des réversibilités multiples : solitude/multitude, victime/bourreau, poète/prostituée, dégoût/fascination... C’est un espace propice au jeu exacerbé de la figuration, aussi bien qu’un spectacle incessant de figures : mendiante, petite vieille, mauvais vitrier ou coquette indolente, espérance ou décrépitude, la condition humaine s’y montre en figures dont le poète accuse les traits et se plaît à lever les masques.
    En ce « parcours initiatique de la solitude à la solitude à travers le labyrinthe/multitude », l’unité ne peut être ressaisie qu’à la faveur d’un décrochement, dans la solitude de la chambre, « à une heure du matin », par le travail solitaire de l’art. Le « peintre de la vie moderne » extrait nocturnement de la ville ses archétypes, dans le travail au noir de l’encre. Qu’il dresse de cruels procès verbaux ou réclame de l’idéalité, il développe en poème la tension moderne de la rue, comme si celle-ci était la corde même de son chant.

    Or, ce schéma baudelairien a perdu de sa force, en même temps que s’épuisait la modernité et que la ville elle-même se trouvait absorbée et défaite en mégapole, réseau, banlieues : la combinatoire et l’interconnexion y prenant le pas sur la dialectique, la saturation des signaux et la bousculade accélérée des corps y occultant la lisibilité des signes et des figures. Dans l’horizon contemporain, le bavardage du village global recouvre les bruits et les voix de la ville. Indéfiniment distendue, elle ne donne plus l’échelle ni le plan de l’humaine condition.

     

    New York 2004 (photo JM.M)


    ***


    Aussi la formule « Dans les rues de la ville », si elle a pu évoquer un espace de modernité peu ou prou aventureuse, tout opposée aux paysages de la Nature, est-elle à son tour devenue désuète. La logique circulatoire contemporaine ne passe plus forcément par là : elle tourne plutôt autour de la ville, par-dessus ou par-dessous. On y fait l’économie de la rue et l’on accède directement du parking souterrain au centre commercial. La rue elle-même cède la place aux grands axes véhiculaires ou aux cheminements obligés et fonctionnels dans des espaces-types, des espaces-prothèses : voie piétonne, couloir cycliste, galerie marchande, avec animations obligées, semaines commerciales et vasques fleuries tout l’été de cascades de géraniums roses à fleurs doubles.... Itinéraires chichiteux, où le flâneur ni l’imprévisible n’ont plus leur place puisque tout y est à la fois « mignon », convenu, préconçu, déjà vu et indéfiniment reproductible ou transportable... ailleurs. C’est le modèle « Decaux » de la cité moderne...
    Dans les rues de la ville, il y a le mobilier urbain. La ville sort ses meubles, montre ses meubles et vide ses meubles, avec leurs soutiens-gorges de top-models et leurs rafales d’informations clignotantes.
    « Dans les rues de la ville », disait-on. Mais y a-t- il encore des rues quand ainsi prolifèrent les « circuits intégrés » et quand la ville elle-même se parcellise et se sectorise, de moins en moins corps et de plus en plus mosaïque, de moins en moins un organisme et de plus en plus une machine. Quand le ravalement excessif dissimule les cicatrices de l’histoire et blanchit tous les monuments, quand l’architecture postmoderne fait de la « fable » et de la forme des matériaux de recyclage, transforme l’histoire en citation, et mélange jusqu’au vertige ou jusqu’au rien formel les époques...

    Boston 2005 (photo JM-M)



    Dans les rues de la ville, il y a les excréments canins.
    La passante d’aujourd’hui téléphone en marchant. Elle porte sur les oreilles un walkman.
    La passante de naguère est devenue touriste.
    La rue appartient aux « rollerbladers » : à ceux qui circulent et qui glissent, et non à ceux qui cherche ce mystérieux quelque chose qu’on appelle « la modernité ». Ceux qui roulent sur leurs patins ou sur leur trotinette ne cherchent rien : ils jouissent d’eux-mêmes. Voici que la rue s’est changée en salle de jeux ou terrain de sport...
    On pourrait continuer ainsi...
    « Dans les rues de la ville » : il y a trop de lenteur et de romantisme tardif dans cette expression, trop de flânerie heureuse ou mélancolique. Trop d’état d’âme pourrait-on dire. Trop d’élégie latente. Voilà donc un motif à présent nostalgique qui ne rend compte ni de notre réalité ni de notre vitesse.

    Certes, la rue approvisionne toujours (et approvisionnera sans doute longtemps encore) le poète en « choses vues », paysages, passantes, incongruités, émois et sensations... Elle cadre toujours sa vision et sollicite toujours ses pas. On trouve encore ici et là dans Paris des arpents de XIXème siècle, par exemple le samedi soir sous les arcades du Palais Royal, quand un castrat chante du Mozart face à un groupe de femmes en manteau noir et de messieurs en chapeaux...

    Mais ce n’est plus de ce pittoresque là que se nourrit la poésie de notre temps. Ou plutôt ce n’est plus par là que le contemporain nous est lisible. Tout au plus un Réda se laissera-t-il indéfiniment dériver d’une rue et d’un quartier à l’autre pour vérifier à chaque fois que « ce qui se dévoile se dérobe aussitôt » et que la ville d’aujourd’hui est en fuite, en apnée dans le temps, en apesanteur dans l’espace, illisible comme notre destinée, mais sûrement pas allégorique, ni réservoir d’allégories et de physiologies. Là où le peintre de la vie moderne transformait à sa guise « le boulevard en intérieur » et se trouvait « chez lui entre les façades des immeubles comme le bourgeois entre ses quatre murs », le baguenaudeur post-moderne se montre radicalement déconcerté : il ne peut faire centre nulle part, et la ville le renvoie toujours vers ses marges comme un boxeur dans ses cordes. Partout de la périphérie, rien que de la périphérie, tout est périphérique. La tourne est infinie; elle dure tout le temps de la vie d’un homme. Pas de sens donc, mais des zigzags, pas d’allégorie mais des timbres-poste. « Circulez, il n’y a rien à voir » : voilà le mot de la fin.

    La phrase par laquelle le peintre de la vie moderne parvenait à extraire « la fantasmagorie de la nature » et à idéaliser les matérieux divers ramassés lors de ses courses parisiennes, a éclaté. La magie est perdue de la perception ingénue et magique. La rue a volé en morceaux! La rue et son résumé symbolique. Le tout n’est plus en vue. Nous en avons fini avec les Correspondances.

    Chez Michel Deguy, les « sorties » continuent de se multiplier. Mais les « arrêts fréquents » (titre d’un livre publié en 1990, aussi bien que mention figurant à l’arrière des camionettes jaunes de La Poste) ne sont pas ici ceux du flâneur. Ils viennent plutôt interroger le culturel, la culture MacDo, la culture des MacDo où se pressent les familles comme naguère à la Messe, ce que Deguy appelle « le religieux contemporain ».
    Le culturel, c’est la résultante de l’addition contemporaine de la technique, du commerce et du spectacle. Il occupe la scène à lui seul. Il fait scène dans la rue, laquelle y perd son latin et y perd sa « modernité » : on n’y trouvera plus le poétique de l’historique qui est la mode, on n’y extraira plus l’éternel du transitoire, on y assistera à la mise en scène d’éternités transitoires. La rue contemporaine propose du religieux à consommer sur place. A chacun sa grande Messe (finale de coupe d’Europe ou de coupe du monde)...

    Si Paris donne encore son nom-titre à l’une des sections d’Arrêts fréquents, c’est par exemple pour considérer ceci :
    Les sous-titres analphabeto
    Font de la traduction en désesperanto
    Burger Burgerking et Macdo
    C’est le bastringue de la nuit Rétro
    Depuis la ville, ou dans la ville, le poète regarde le temps de la planète. « Le monde repasse partout ». La rue est devenue chantier. Elle n’est plus fréquentable ni directement lisible, mais « saturée, gribouillée, pulvérulente, d’une intense et folle ébulition de trajectoires individuelles et microsociales ».

    La rue n’est plus la rue où l’on flâne, pas même celle où l’on rôde. Baudelaire et Apollinaire sont loin. La voici plutôt, la rue cinématographique américaine de Deguy:
    dans la rue, la rue cette boule magique, ce miroir convexe, ce concentré de la ville, la rue pornocrime, la rue droguéifliquée, le ru, le rut, la ruée, la corruption mainstreet dévastée... (non, non, je n’exagère pas, allez au cinéma...); or c’est là que désirent vivre, qu’affluent de toutes parts « les gens », leur désir (le nôtre) d’être créatures de film, médiatiqués

    Dans l’oeil et sous la plume de Deguy, le poème devient poléoscope : un « observatoire des cités ». La ville s’y dilate. La ville y dilate sa pupille. Elle n’en croit pas ses yeux.
    Le poète reçoit moins d’influx de la ville que de stupeur. Il en vient moins répercuter les énergies qu’interroger les aberrations. Les rues contemporaines sont des apories.
    La rue du commun-des-mortels, la rue de l’espèce humaine, n’est pas faite pour la flânerie, mais pour la pensée.
    Deguy relaie Baudelaire, mais en l’intensifiant. Importent cette fois les parcours retracés et la « tropologie » du dire. Seul à même de faire face, en son effort de langue à cet espèce de trou qu’est devenu la rue

    Ce à la recherche de quoi erre le poème d’aujourd’hui, ce n’est ni d’un lieu ni d’un être. Il ne compte plus sur la rencontre. Il ne cherche plus la passante. Il cherche plutôt à voir sa langue dans l’éclairage des choses. Il vient éprouver les limites de sa compréhension.
    Dis-moi quelle est ton errance et je te dirai qui tu es, tel pourrait être le fin mot de ces trajectoires répétées :
    L’errance « spatiale », dont je puis parler, l’accueillant aveuglément en mon quiproco, attend que j’apprenne quelle est mon errance.
    Errance est le nom de cette ignorance qui cherche et qui attend. Peut-être de devenir poème.


    © Jean-Michel Maulpoix, 2001