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Antoine Emaz


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Textes, essais, entretiens

Essais généraux

 

 

    Antoine Emaz

    “ Je ne pense pas, je note ” (Pierre Reverdy)


    Texte paru dans Le Nouveau recueil

    Me paraissent importer encore l'émotion (produite par l'expression au plus près possible d'une expérience), et le sens comme connexion possible, même intermittente, entre la langue arrêtée du livre et celle, vive, du lecteur. Partant de là, tout trajet poétique juste devient défendable, voire intéressant, passionnant, exaltant, enthousiasmant, unique, splendide, original, prenant, surprenant, remarquable, prometteur, indispensable... c'est selon.
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    Lyrisme : le terme me gêne aux entournures à cause de son lien au chant. Char : “ aucun oiseau ne chante dans un buisson de questions ”. On m'accordera sans peine que l'époque est buissonneuse.
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    Relisant du Bouchet, Baudelaire, Reverdy, Ponge, Guillevic, Follain, Michaux... Ce n'est pas classable : on fait face à des œuvres.
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    Sujet devenu précaire, fragile, oui. Donc une expression arrachée ; elle ne va pas de soi. Et le monde n'est plus un espace d'aventure mais un choix de voyages ou de vastes zones de misère et de sang.
    Lyrisme, élan de langue, oui, posons cela comme une estampille possible sur toute œuvre-flux. Peut-on penser un lyrisme hors chant ? Critique ? Mettons. On est dans le repli c'est clair, une forme de marée basse, de vue basse ; le cosmique urge poétiquement moins que le tout proche.
    Pour ma part, je vis j'écris dans l'impossibilité d'écrire exactement vivre. Voilà. Critique : une sorte d'accompagnement laminant continu, histoire de ne pas s'installer aux grandes orgues. Plutôt ruisseau ou flaque que fleuve ; à l'autre ensuite de voir si le poème touche, ou pas. Si non, est-ce utile de poursuivre ? Bien le bonjour.
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    Refus du grandiose parce que l'illusion n'est plus possible, le poème n'est pas un soufflé.
    Reste l'élan, muet, le désir. D'où le poème non comme envol mais ligne brisée, successives tentatives, trompettes à peine embouchées que tues et retour à la forme suite pour seul, presque silence, basse continue ou toute forme de persistance.
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    C'est sans doute l'optimisme (l’espoir ?) lyrique qui n'a pas résisté à la critique et au temps. Les œuvres sont dans leurs impasses ; elles se cognent jusqu'à casser le mur du fond, ou bien c'est l'impasse qui reste, devient ruelle sale, venelle, bout de cour intérieure sans soleil avec encore du vivant dedans, exténué, vivant.
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    Critiquer comme casser : non pas un jouet de langue, mais parce que c'est cassé, profond, dedans.
    Autocritique qui n'est pas pensée antécédente, système coinçant, et pas seulement retour ultérieur sur texte : autocritique naissant dès l'écriture, dès l'expression, comme s'il y avait une force d'avancée et une force équivalente de ruine, en même temps. Le poème, c'est ce qui reste.

    Méthode. Commencer peut-être par saper la confiance en soi, se vider, réduire la vanité, ne plus savoir. Écrire. Ensuite, casser l'écrit, et trouver dans les miettes qui restent de quoi encore écrire, parce que ce sera ça ou rien. Là, on commence d'ordinaire à arriver sur zone.
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    Le lyrisme, même dans l'élégie, garde un souci de la Beauté ; il est chargé positivement. Voilà ce qui me gêne, même si j'aime que d'autres poursuivent ce “ rêve de pierre ” : il importe que tous les chemins soient entretenus et même prolongés, on ne sait pas par où passeront les horribles travailleurs, demain.
    Mais pour ma part, la critique réactive toujours le manque ; elle ramène à ce contre-espoir qui n'est pas l'écrasement, plutôt une sorte de mode de vie dans le vrai, autant que possible. Les mots ne compensent rien ; écrire n'embaume pas. Par contre, on peut leur demander d'être tenaces, en mémoire comme dans l'œil. Les mots sont des poux.
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    Si lyrisme critique équivaut à élan sans envol, écriture malgré, conscience du mur et du bout de souffle... je peux m'y retrouver. Une écriture de “ la saveur du réel ” au sens où l'entendait Reverdy, en quelque sorte.
    Reste motrice cette contradiction entre persistance du désir et permanence de l'obstacle. On décline cela de façons multiples, selon le poids, pour chacun, de l'intellect ou de l'expérience. Au bout, il n'y a plus aucune hiérarchie, mais je dis bien au bout.
    On se tient face à une urgence double, de langue et de vie ; chacun se débrouille, se dépêtre, se débat dans ce réseau parcouru d'intensités diverses de mémoire, de pensée, de sensation, d'émotion, de son... Aucun ne sait ; mais cela n'a pas d'importance si nous demandons d'abord au poème de nous faire entrer dans son propre champ de forces, et de rouvrir l'espace interne nécessaire pour respirer.
    Le poème viserait, très diversement, un être-ensemble-en-face, et de l'air.
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    Le singulier doit rejoindre le commun, sans se perdre : tous les moyens sont bons. Il ne s'agit pas de baisser la garde par rapport au dehors, d'accepter de plier ou de racornir l'exigence, mais de garder conscience que, même portée à sa limite, l'expérience doit rejoindre. Ou bien on choisit de crever écrit, seul.
    Au fond, un poète a peu de choix; il n'anticipe pas ; il va. C'est pauvre dans ces eaux-là, sans panneaux de signalisation ; souvent les mots résonnent comme des pas dans un lieu vide et vaste ; souvent ça sonne comme un rire de crâne, encore émouvant parce qu’en bout de langue il fait froid et on tremble.
    Cet espace-là : lyrique ? critique ? Mots posés comme des balises sans ancres. Il y a des vies écrites, des poèmes vifs ; il y a du vrai ou non. On avance à l'oreille. “ Vrai ” gêne: il faudrait entendre une vérité comme repliée à l'intérieur de la voix, comme ce qui fait la voix telle qu'elle est... Une sorte de vrai sans lieu hors poème, mais parfaitement audible sans être saisissable. Quelque chose comme ça.
    *
    Un poème n'est pas un suicide de langue. Si nécessaire, il peut aller jusqu'à une langue dépeuplée et parcourue de vents pour quasi plus personne, mais cela ne le justifie ni ne l'invalide. Seule la nécessité, perçue par le lecteur, je ne dis pas le public, constitue le poème comme poème.
    Je suis d'un travail ; voilà qui devrait sembler simple. Personne n'écrit pour pousser la mise littéraire sur le rouge ou le noir. Peut-être qu'il faudrait prendre en compte cette solitude d'écrire-vivre : le poème rebondit au bout de cela, sans chercher aucunement à marquer des points ou délimiter un territoire. Il est déjà tellement dérisoire dans sa fragilité, son risque et sa difficulté d'être.
    Alors, bon.
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    Critique, donc. Mais que cette force négative soit peut-être d'abord dirigée contre soi, que la conscience d'écrire soit tenaillée. Un texte lyrique tient moins par son flux, épanchement, débordement, que par l'énergie qui le contient et l'informe.
    Au fond, ce qui m'intéresse, c'est la critique posée d'entrée, avant tout, après tout. J'ai l'impression que s'il n'y a pas, dans le temps même où la liberté du poète se charge de langue, une conscience aiguë de la limite, de la fragilité et du dérisoire, très vite la page ne porte plus qu'un bruit de langue, un ronflement, une musique d'édredon ou une fanfare.
    *
    C'est vrai qu'un peu de ménage ne fait pas de mal. De là à dire “ je sais ”, il y a une marge ; il conviendrait peut-être mieux d'aller au bout d'un “ je ne sais pas ”, à travers les œuvres, toutes les œuvres, et d'examiner à chaque fois ce qu'elles proposent comme possibles. Le neuf n'est jamais dans les cases prévues à son effet.
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    Critique... cela veut dire que l'œil est tourné contre soi et vise à faire sauter le petit habitacle de tête. La critique est intéressante pour sa capacité de destruction ou, plus gentiment dit, de questionnement.
    Il faut en finir avec un poétique gluant, repéré d'entrée parce que c'est fait pour ; en finir aussi avec l'aseptisé, le clinique, le techniquement parlant parfait. Que la musique soit métrée ou dissonante m'importe peu si elle révèle une voix, une main, une mémoire et un désir.
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    Tâcher d'aller au bout de sa langue en pesant ses mots, ~ en les risquant aussi, à peu près ça. je ne sors pas d'un refus du jeu. Les poèmes plaisants sont peu supportables ; mieux vaut vivre. Il faut une tension maximale, même pour aboutir au calme, à la douceur. Précisons : une tension extrême sur la langue. Un événement bouleversant peut produire cette tension, tout autant que l'impossibilité de rendre un ciel un soir.
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    On ne va pas faire comme si... Ce monde est sale. Et il n'en est pas d'autre. Au bout de la critique, ce n'est pas du chant qui vient ; dans l'effondrement de la louange et de l'espoir naît une parole tentée malgré, fragile, mais sûre de sa mémoire. Une parole qui ne tient que parce que c'est elle ou rien. Et rien, ce serait pire, non ?
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    Pas de lyrisme sans confiance dans la langue ; à l'inverse, pas de critique sans défiance, suspicion. Lyrisme critique serait donc une contradiction. Mais de fait, dans le mouvement d'écrire, il y a bien une double force : élan et frein, lâcher et serrer, risquer et crisper, libérer et contraindre... Un poème s'écrit à travers ces oppositions ; la force est à la fois contrôlée et sans maître, de façon variable... Celui qui écrit sait et ne sait pas écrire, à la fois. Sinon, il vaut mieux ne pas parler d'un poème mais d'un exercice amusant ou précieux, voire d'une simple fuite de mots.
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    L'émotion demeure motrice du poème et enjeu de sa réception. Si le poème me reste étranger comme un bel objet dont je peux admirer le fonctionnement sans être happé par sa mécanique de précision, c'est un mauvais poème, pour moi.
    Je dis “ pour moi ” car je ne sais pas trop ce que doit être un poème avant de lire, d'écrire. D'où ma gêne par rapport à tout art poétique : aucun désir de formater.
    Ecrire, c'est peut-être risquer une parole en-deçà de la question, avant ce qui deviendrait question si l'on travaillait dans l'ordre de la pensée, peut-être. Saisir sans comprendre ? La formulation ne va pas, mais ce qu'elle vise est juste. Il s'agit bien de saisir un mouvement de vivre, comme un remous, une convulsion, un soubresaut, une tension brusque… On ne localise pas forcément précisément où ça se passe, mais il y a bien cet essorage brutal et sans mots. Le poème, alors, c’est tenter de voir.

    © Antoine Emaz