Autres études sur Mallarmé

Stéphane Mallarmé et le tombeau de Paul Verlaine

A la mort de Verlaine, Mallarmé prend soin de sa gloire. Lui qui n'aime guère paraître et parler en public prend part à toutes les cérémonies commémoratives. Lors des funérailles, le 10 janvier 1896, il suit le corbillard et tient les cordons du poële. En mai 1896, il préside un comité qui se charge de réunir les fonds nécessaires à l'inauguration d'un monument au Jardin du Luxembourg. Enfin, dans le numéro du 1er janvier 1897 de la Revue Blanche, il publie ce « tombeau », en forme de sonnet, qu'il avait composé peu après la mort du poète .


Paul Verlaine


Jean-Michel Maulpoix

Le poète perplexe

éditions José Corti


 

 

Verlaine et Mallarmé

 par Jean-Michel Maulpoix


Autre étude : le "Tombeau" de Paul Verlaine par S. Mallarmé

Au premier abord, l'oeuvre poétique de Paul Verlaine et celle de Stéphane Mallarmé s'opposent radicalement. D'un côté la naïveté, la simplicité, l'effusion mélancolique, l'abandon élégiaque et l'absence de souci théorique; de l'autre l'intellectualisme, l'hermétisme, le travail réflexif et la volonté de scruter l'acte d'écrire "jusqu'en son origine". Pour l'un, la "fuite verdâtre et rose", les déambulations lyriques de la bohème, les caboulots et les hôpitaux; pour l'autre, la vie bourgeoise, les cours d'anglais et les fameux "mardis" de la rue de Rome. Pour simplifier, l'on pourrait dire que Verlaine reçoit ses amis au café, et Mallarmé dans son salon.

Mais cette opposition, apparemment si évidente, n'est peut être qu'une illusion d'optique . Elle concerne l'image ou la réputation de ces deux poètes, telle que la simplifient les manuels d'histoire littéraire, davantage que leur vérité propre. Leur reconnaissance mutuelle, voire leur amitié, réelle quoique distante, invitent à dissiper ces leurres et à interroger plutôt la relation qui rapproche leurs écritures et leurs figures.

Dès 1866, Mallarmé salue avec empressement les premiers poèmes publiés par Verlaine. Celui-ci lui a adressé le 22 novembre un exemplaire des Poèmes saturniens, accompagné d'une lettre dans laquelle il écrit:

« J'ose espérer que... vous y reconnaîtrez... un effort vers l'Expression, vers la Sensation rendue. »

Mallarmé remercie Verlaine. Et il lui écrit à son tour, en affirmant percevoir cet envoi comme "le pressentiment merveilleux d'une amitié ignorée" et en saluant l'art avec lequel Verlaine a su se forger très vite une poétique propre, démarquée de l'héritage parnassien, en usant à son gré de la forme vieille:

"... je vous dirai avec quel bonheur j'ai vu que de toutes les vieilles formes, semblables à des favorites usées, que les poètes héritent les uns des autres, vous avez cru devoir commencer par forger un métal vierge et neuf, de belles lames, à vous, plutôt que de continuer à fouiller ces ciselures effacées, laissant leur ancien et vague aspect aux choses. "

C'est dire que Mallarmé salue en Verlaine un novateur, voire un inventeur, qui s'est montré d'emblée capable de s'approprier le matériau poétique légué par la tradition, et de lui faire rendre un éclat et un son neufs. Plutôt que de « continuer à fouiller » les « ciselures » du Parnasse, l'auteur des Poèmes saturniens a su imposer à la poésie une tonalité inédite, directement issue de sa subjectivité propre.

« Lu, relu et su : le livre est refermé dans mon esprit, inoubliable. Presque toujours un chef-d'oeuvre, et troublant comme une oeuvre aussi de démon. Qui se serait imaginé il y a quelques années qu'il y avait cela encore dans le vers français! Je vois: au lieu de faire dans sa plénitude vibrer la corde de toute la force du doigt, vous la caressez avec l'ongle (fourchu même pour la griffer doublement) avec une allègre furie; et semblant à peine toucher, vous l'effleurez à mort!

Mais c'est l'air ingénu dont vous vous parez, pour accomplir ce délicieux sacrilège; et, devant le mariage savant de vos dissonances, dire: ce n'est que cela, après tout! »

Verlaine joue de la musique dans ses vers avec l'agilité du diable. Son talent d'instrumentiste est un "délicieux sacrilège", dans la mesure où il repose sur un art subtil de la dissonance. Ce naïf à l'air ingénu est en vérité un habile, ou, comme le dira plus tard Valéry, « un primitif organisé, un primitif comme il n'y avait jamais eu de primitif, et qui procède d'un artiste fort habile et fort conscient. » Verlaine utilise en effet, avec beaucoup de science, les éléments apparemment les plus frustes de sa poétique (négligences lexicales, relâchements syntaxiques, indécisions rythmiques) pour affecter la langue d'une disharmonie comparable à celle dont souffre son intériorité. Au lieu de « l'exprimer » à la façon des romantiques, il produit littéralement le malaise par son travail de versification. C'est là ce qu'il faut entendre par poétique de la « Sensation rendue ». De sorte que Mallarmé peut affirmer : « il ne sera jamais possible de parler du vers sans en venir à Verlaine" dont l'art "s'impose comme la trouvaille poétique récente. »

 

Les deux poètes ne s'opposent donc pas à la manière du naïf et du savant. Certes, la poésie mallarméenne fait la part belle à un intellectualisme auquel la poésie de Verlaine demeure étrangère, mais ces deux poètes tardifs s'écartent chacun à sa manière des effusions romantiques. Dans l'oeuvre de Mallarmé, l'on voit « se prononcer la tentative la plus audacieuse et la plus suivie qui ait jamais été faite pour surmonter (...) l'intuition naïve en littérature. » (Paul Valéry) Dans l'oeuvre de Verlaine, la naïveté est affaire de feinte, de science et de savoir-faire. Le poète excelle dans l'art de la méprise, comme y insiste l'"Art poétique" de Jadis et naguère:

« Il faut aussi que tu n'ailles point

Choisir tes mots sans quelque méprise.

Rien de plus cher que la chanson grise

Où l'Indécis au Précis se joint. »

A force d'habileté, Verlaine donne l'illusion d'une langue immédiate et directe qui serait la langue même de l'âme ou du sentiment. Là où Mallarmé procède par concentration du langage, Verlaine procède par vaporisation. Là où Mallarmé "creuse le vers", Verlaine le fait boiter. L'un est poète de la syntaxe, l'autre de la prosodie. L'un pense en termes d'harmonies, c'est-à-dire d'accords verbaux juxtaposés, l'autre pense en termes de mélodie, c'est-à-dire de fil et de flux. L'un vise la plasticité, l'autre "l'impression fausse". Mais tous deux sont également poètes de la hardiesse formelle, à des degrés et sur des modes différents. Tous deux sont musiciens, instrumentistes du vers, et tentent d'appréhender poétiquement « l'au-delà magiquement produit par certaines dispositions de la parole ».Tous deux se rejoignent dans le souci de "peindre, non la chose, mais l'effet qu'elle produit. '": ce que Verlaine appelle « l'effort vers la Sensation rendue ». Ce faisant, tous deux aboutissent à une impersonnalisation de la figure du sujet lyrique, l'un en prônant la "disparition élocutoire" du poète, l'autre en diluant sa figure dans le flou d'impressions vagues. Si l'ambition intellectuelle de Mallarmé le conduit à effacer ou enfouir la donnée subjective initiale et à trouver refuge dans l'Absolu de l'Idée, la dilution verlainienne aboutit à un vertige comparable : emporté deçà delà par le vent d'automne, enveloppé de brouillard et de pluie, le je "verlainien n'affirme pas son existence, ne déplie pas son propre coeur mais l'interroge : "Quelle est cette langueur?" "Sais-je moi-même que nous veut ce piège?" L'intimité est sous sa plume une chose étrange.

Ce n'est donc pas par hasard que Mallarmé choisira de se confier à cet "étonnant homme sensitif " qu'est à ses yeux Verlaine. Lorsque celui-ci prépare la notice qu'il lui consacre pour la série des Hommes d'Aujourd'hui , Mallarmé lui répond longuement le 16 novembre 1885 : il lui avoue des détails biographiques, mais surtout il en vient à préciser la naissance et les conditions de sa vocation de poète avec une précision et une sincérité qu'on ne lui connaissait pas jusque là. Il y met à nu son "vice", c'est-à-dire la manière dont le désir irrationnel le possède de parvenir à l'absolu dans l'écriture d'un Livre unique. Ainsi que l'observe Yves Bonnefoy,

« A Verlaine Mallarmé a confié ce qu'il n'a jamais dit à ses autres interlocuteurs, du moins d'une façon aussi réfléchie et décidée, à savoir qu'il n'est qu'un homme comme les autres puisque c'est l'irrationnel qui le mène. »

C'est en effet devant Paul Verlaine que Mallarmé s'avoue. Sans doute parce que l'auteur de Sagesse est plus que tout autre poète de l'aveu, voire "le seul, à sa connaissance qui pût lui donner l'exemple de la sincérité devant soi, de la lucidité courageuse"; celui, comme l'ajoute encore Yves Bonnefoy "qui malgré les petits ou gros mensonges, et les serments d'ivrogne, et l'illusion quotidienne sur jadis, naguère ou demain, savait, plus en profondeur, la précarité de son esprit, les limites de son pouvoir, la vanité de l'orgueil métaphysique ."

C'est donc, faudrait-il dire, devant la sincérité même de l'effacement ou de l'échec, que Mallarmé énonce la folie et la douleur de son propre projet. Verlaine l'opposé, le repoussoir, s'avérait en définitive le seul confident possible. Et quand Mallarmé prononcera l'éloge funèbre de Verlaine, il aura avant tout le souci de mettre en valeur la manière dont celui-ci a su faire face à son destin avec autant de courage que de sincérité. Mallarmé sera l'avocat moral de Verlaine devant la postérité, après que Verlaine eut été l'avocat esthétique de Mallarmé devant les milieux littéraires de son temps.

En effet, dans la notice des « Poètes maudits » qu'il consacre à Mallarmé, Verlaine prend la défense de l'obscurité du Maître. Il fustige la critique qui l'a mal accueilli en l'accusant « d'extravagance un peu voulue » ou « d'excentricité alambiquée ». Il insiste donc sur l'événement surprenant, déroutant, que constitua l'entrée de Mallarmé sur la scène littéraire:

« Il fournit au Parnasse des vers d'une nouveauté qui fit scandale dans les journaux. Préoccupé, certes! de la beauté, il considérait la clarté comme une grâce secondaire, et pourvu que son vers fût nombreux, musical, rare, et, quand il le fallait, languide ou excessif, il se moquait de tout pour plaire aux délicats, dont il était, lui, le plus difficile. »

Aux yeux de Verlaine, Mallarmé est par excellence « le pur poète », un instrumentiste incomparable, un « maître ouvrier », dont la « malédiction » s'explique par la recherche héroïque du suprême. Autant dire que Verlaine commence par saluer en Mallarmé des qualités identiques à celles que celui-ci a reconnues en lui. C'est dans leur commun rapport novateur à la musique des formes que les deux poètes se rejoignent, même si leurs deux écritures musicales sonnent très différemment. Celle de Verlaine paraît sortie d'une guitare désaccordée et celle de Mallarmé d'une harpe angélique.

Dans la notice des « Hommes d'aujourd'hui », Verlaine met en valeur un autre aspect de Mallarmé, celui du savant et du philosophe: homme lucide, maître de son art « hardi dans la recherche minutieuse et claire absolument pour qui sait bien voir. » . C'est donc également l'aventurier de l'esprit qu'il salue. Cette dimension lui est totalement étrangère, mais elle ne lui échappe pas.

 

A la mort de Verlaine, Mallarmé prend soin de sa gloire. Lui qui n'aime guère paraître et parler en public prend part à toutes les cérémonies commémoratives. Lors des funérailles, le 10 janvier 1896, il suit le corbillard et tient les cordons du poële. En mai 1896, il préside un comité qui se charge de réunir les fonds nécessaires à l'inauguration d'un monument au Jardin du Luxembourg. Enfin, dans le numéro du 1er janvier 1897 de la Revue Blanche, il publie un « tombeau », en forme de sonnet, qu'il avait composé peu après la mort du poète .

 

Lire un commentaire de "Tombeau"